« On utilise juste 10% de notre cerveau »    - Et puis quoi encore!

D'après Erik Harvey-Girard

… je ne sais pas pour vous, mais moi j’en utilise 100%. J En fait, je suis pas mal convaincu que vous utilisez 100% de votre cerveau vous aussi.

 

C’est un mythe puissant qui s’incruste depuis un siècle déjà.  Idée fantastique, à ceux qui le veulent, il reste encore 90% de notre cerveau à explorer.  Avec une puissance psychique décuplée, imaginez ce que l’on pourrait réaliser.  Le pouvoir de la pensée et des idées n’a-t-il pas déjà profondément transformé le monde. Imaginez la puissance d’un cerveau qui sait utiliser les 90% restant inutilisés. Il pourrait faire de la télépathie, déplacer les objets par sa seule pensée, prédire l’avenir.  Imaginez votre puissance… et acheter mon livre et ma méthode. $$$

 

Et puis quoi encore!  Charlatanisme qui se couvre de la vertu de savoir ancien, perdu et secret.  Quel puissant mensonge!  Tant pis pour les amateurs de paranormal et les adeptes d’une quête d’une puissante spirituelle accrue!
Résonnance magnétique nucléaire du cerveau de l'auteur. Ça m'a rassuré!
Nous utilisons déjà 100% de notre cerveau.  Attention, je ne veux pas dire que nous ne pouvons pas améliorer nos capacités intellectuelles; mais nous ne pouvons pas améliorer ces capacités en explorant les 90% non utilisés de nos habiletés psychiques.  En fait, la lecture régulière, l’échange d’idées avec des amis, de bonnes heures d’étude ou de travail d’un sujet en utilisant des moyens d’apprentissage connus par les professeurs et les étudiants sont encore les meilleurs moyens d’améliorer nos capacités intellectuelles.  Y a pas de secret, ancien ou perdu, l’effort et le travail intellectuel développent l’intellect.  Imaginez être musclé sans jamais avoir fait d’efforts musculaires réguliers, au travail ou au sport. C’est la même chose pour le cerveau.

 

Ce mythe des 10% d’utilisation laisse supposer que nos fonctions sont localisés dans un dixième de notre système nerveux et le reste est plus ou moins inutile.  C’est difficile à avaler comme couleuvre.  D’ailleurs l’expertise médicale prouve tout le contraire.  Par exemple, les gens qui ont subit un traumatisme cérébral ou un accident cérébro-vasculaire (ACV) ont fréquemment des dommages importants. Peu importe l’endroit dans le cerveau où l’incident s’est produit. Parce que chaque aire du cerveau sert à une tâche qui est en relation avec d’autres aires qui servent à d’autres tâches distinctes.  A-t-on jamais entendu dire un docteur à son patient : « Heureusement pour vous, la balle est entrée dans votre crâne, mais elle a endommagé uniquement les 90% inutilisés de votre cerveau »?

 

Les études fonctionnelles utilisant les techniques d’imagerie cérébrale, tel que la tomographie par émission de positrons (PET Scans) ou l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (fMRI) montrent que toutes les aires du cerveau sont actives. Bien sûr, certaines zones sont activées durant certaines tâches alors que d’autres ne le sont pas et vice versa.  Mais dans l’ensemble, à peu près toutes les aires du système nerveux sont utilisées à un moment où un autre dans la journée.  Tout comme on utilise certains muscles pour sourire et d’autres pour pédaler… si on est plus ou moins bien constitué.

 

Sur le plan de l’évolution de l’espèce humaine, le mythe des 10% ne colle pas non plus.  Pourquoi aurait-on un organe que l’on utilise à 10%?  Pourquoi fabriquer et investir autant d’effort et d’énergie à développer un organe qu’on utiliserait uniquement à 10%?  Utilise-t-on un seul de nos dix doigts?  Les grands singes et les humains ont évolué à partir des singes arboricoles ayant une longue queue.  Celle-ci n’avait plus de fonction, elle s’est fortement atrophiée en un petit coccyx presque imperceptible.  Alors si on utilise que 10% de notre cerveau, pourquoi ne s’est-il pas atrophié? On éviterait du gaspillage et on serait plus économe de nos ressources personnelles.

 

Mais au fait, d’où vient ce mythe?  Les origines de ce mythe ne sont pas claires.  Certains l’ont retracé au début du vingtième siècle.  En 1998, le magazine New Scientist suggérait diverses origines incluant Albert Einstein et Dale Carnegie (« Brain Drain »).  Il est vraisemblable qu’il y ait plusieurs sources qui impliqueraient principalement des incompréhensions ou de mauvaises interprétations de résultats scientifiques valables.

 

Sans faire une chasse aux sorcières pour trouver le premier coupable, regardons plutôt quels sont les résultats scientifiques dont il est question.  A la fin du 19e siècle, au niveau macroscopique, on a découvert que le raisonnement, la planification des mouvements et le contrôle des émotions sont effectués par les aires du lobe frontal (le cas de Pineas Gage est fascinant et criant de vérité).  Or celui-ci équivaut à environ 10% de notre système nerveux et a été considéré par plusieurs comme le siège de la pensée supérieure.  C’est couper un peu court que de dire que le reste du système nerveux contient le potentiel inutilisé qui n’attend que notre bonne volonté pour montrer toute sa puissante.  Comme on l’a vu les données médicales sont contre cette idée.

 

Représentation de la rétine faite par Ramon y Cajal (1852-1934)
Les plus sérieux candidats de résultats scientifiques mal interprétés (enfin, plutôt mal retransmis dans la population) seraient ceux de Santiago Ramon y Cajal (1852-1934). Ce scientifique espagnol est un des fondateurs des neurosciences.  Beaucoup de ses conclusions et de ses hypothèses sont à la base des neurosciences modernes.  A partir de techniques histologiques qu’il a amélioré, il a décrit le neurone comme étant l’unité fonctionnelle de base du système nerveux et a émit l’hypothèse d’un mode communication chimique entre les neurones (ça sera prouvé un quart de siècle plus tard).  Cajal était un artiste de l’anatomie microscopique.  Il a dessiné des représentations formidables du tissu nerveux montrant l’existence de plusieurs types de cellules dans le système nerveux.

 

De nos jours, on classe les cellules du système nerveux en deux groupes : les neurones qui composent 10% des cellules et les cellules gliales qui forment 90% des cellules restantes.  10% de neurones « pensants » et 90% de cellules restantes, ça vous rappelle quelque chose!  Les neurones convoient les influx nerveux qui forment l’activité cérébrale à la base de la pensée.  Les cellules gliales, quant à elles, servent essentiellement de nourrices aux neurones, les nourrissant, les aidant dans leur développement, les protégeant de leur propre excès d’activité ou permettant une vitesse plus rapide des influx nerveux dans les axones des neurones.  Les cellules gliales offrent un milieu idéal pour leurs « protégés » et leurs activités électrochimiques.  Elles sont essentielles au bon fonctionnement des neurones du système nerveux, mais elles ne sont pas les « acteurs de la pensée ».  Jamais, les cellules gliales, déjà spécialisées, ne peuvent devenir des neurones.  D’ailleurs le pourraient-elles que ça serait néfaste pour tous les neurones « laissés seuls sans nourrices ».  Il semble donc qu’il n’est pas possible d’avoir plus de 10% de cellules cérébrales qui sont des neurones « pensants ».  Mais, on comprend mieux d’où a pu venir la dérive des résultats scientifiques réels vers un mythe totalement superflu.

 

Vous pensez que vous utilisez seulement 10% de vos capacités psychiques et êtes à la recherche des 90% restantes.  Peine perdue!